Je crois que c’est l’ami Albert qui a dit un jour que si on ne savait pas expliquer un concept à un enfant de 6 ans, alors c’est qu’on ne l’avait pas compris complètement. Si Albert avait vécu à notre époque, il aurait remplacé l’enfant de 6 ans par Kevin ou Jennifer, tant il est vrai que nos maternelles en sont remplies.
J’aurai donc du me méfier, lorsqu’après une discussion post-dinatoire je vis réapparaitre celui qui n’a pour unique ponctuation que le point d’interrogation, et que la charmante tête blonde, me regardant de ses yeux avides de connaissances et plein d’innocence, revint sur un nom incongru prononcé au détour d’un verre de vin : Kierkegaard (enfin, « Kikegad » pour le bambin).
Le regard accusateur de Kevin, potentiellement juge, me fit me rendre compte que je jouais peut être là ma crédibilité auprès de lui pour l’éternité, et que si je me débinais ou ne satisfaisais pas tout à fait à sa curiosité, jamais plus il ne se tournerait à nouveau vers moi, me classant définitivement dans la catégorie des adultes chiants et tout juste bons à agrémenter le sapin de quelques présents qui vous font regretter que le Père Noël n’existe pas pour de vrai.
Prenant mon courage à deux mains et conscient d’avoir trouvé là une bonne raison de ne pas faire la vaisselle, je décidais d’affronter Kevin et la belle phrase d’Albert.
Je fis donc monter le marmot sur une chaise, histoire de donner un peu solennelité à l’instant, je rallumais ma pipe (on se donne l’air sérieux comme on peut), pris une profonde inspiration en me resservant de ce délicieux Bordeaux, et commençais de mon air le plus sérieux :
-Tu veux donc savoir qui est Søren Kierkegaard mon garçon ?
-Oui tonton Gwenen, c’est qui Kikegad ? (Ce garçon a définitivement besoin d’un orthophoniste, et je suis pas son oncle, merde)
-Eh bien, vois tu, Kierkegaard etait un grand blond qui vivait il y a longtemps dans un pays très froid, pas très loin de chez le Papa Noël. Il a écrit plein de gros livres sans images avec des mots compliqués et de grandes phrases dedans…
-Comme les livres avec Oui Oui ?
-Pire que ça mon enfant, c’est des livres que tu ne pourras lire que quand tu auras des poils tellement ils sont compliqués.
-Des livres pour les grands ?
-Voilà.
-Mais papa il a des livres pour les grands avec plein d’images de filles dedans sous son lit !
-Ah… Et euh, tu veux savoir ce qu’il écrivait dans ses gros livres sans images Kierkegaard ?
-Vi. (hochement de tête du gamin, les deux mains entourant son verre, vous regardant par en dessous avec un air très concentré, voyez ?)
-Est ce que tu as une amoureuse à l’école ? (note : c’est pas très open minded de lui demander s’il a une amoureuse,il pourrait très bien avoir un amoureux, mais bon. Et puis si je continue à être sympa peut être que c’est à moi qu’il demandera conseil pour son coming out dans quelques années)
-Vi, elle s’appelle Léa.
-D’accord. Et pouquoi Léa et pas une autre ?
-Parce que Léa elle a toujours des bonbons.
-Hum… oui mais c’est pas aussi parce que tu la trouves jolie, rigolote, intelligente ?
-Si, un peu, mais j’aime bien ses bonbons aussi.
-OK, bah Kierkegaard, il disait que parfois on fait des choses sans trop savoir pourquoi. Par exemple être amoureux d’une fille, ou croire au bon dieu…
-Le bon dieu il a des bonbons ?
-Je sais pas, tu demanderas ça à tata Bigote… est ce que tu es sûr que Léa c’est ton amoureuse ?
-Bah oui, elle a des bonbons…
-… Quand elle n’a pas de bonbons, tu l’aimes plus ?
-Euh… si, parce que peut être qu’après elle en aura. Kikegad, il aimait pas les bonbons ?
-Je sais pas… Il disait que demander à quelqu’un pourquoi il est amoureux c’était pas bien, que c’était parce qu’on ne pouvait pas l’expliquer qu’on était vraiment amoureux, tu vois ?
-Nan.
-Si Léa n’avait pas de bonbons pendant longtemps, peut être qu’elle serait quand même ton amoureuse. Tu vois ?
-Euh… Ma copine Manon elle a des bonbons aussi.
-…
Las, et constatant que la vaisselle était faite, je me débarassais du bambin en lui prétant mon iPhone. Cet enfoiré d’Albert avait raison, y a qu’avec une bonne bouteille du vin qu’on est capable de faire semblant d’avoir compris le concept de doute chez Kierkegaard.
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