Prospectivite

23 avr, 2011

Excusez moi de vous déranger

Posté par: Guewen Dans : Divers

Paris 17, un parc boulevard Perreire, vendredi 22 avril vers 14h.
« Excusez moi de vous déranger… »
Ca fait 2 minutes que je la vois chercher mon regard, elle doit avoir 45 ans et  accompagne ses 2 garçons entre 6 et 9 ans au parc. Style classique, un peu catho tradi.
Je pense d’abord qu’elle va me demander une cigarette, ou me signaler que ça gêne ses enfants que notre groupe fume à côté d’eux suite à notre pique nique sous le soleil. Je finis par lui rendre son regard avec un petit sourire en me levant pour partir afin d’entendre ce qu’elle a à me dire.
« Depuis toute à l’heure je vous regarde et je vois les gens autour… je ne sais pas si vous savez, mais aujourd’hui c’est vendredi saint, jour de jeûne… Je vous ai vu manger vos sandwichs… »
Elle dit ça d’une voix très douce et sincère, le plus naturellement du monde, sans aucune méchanceté.
Mes collègues et moi restons debouts, un peu interloqués, personne n’avait prévu ça, ni un tel reproche, ni une telle conviction gentille dans le ton.
On bafouille quelques trucs, et je finis par lui dire que nous ne sommes tout simplement pas catholiques,  je crois compléter avec un « désolé…« , essayant de prendre un ton et un sourire aussi sincères que les siens.
On part et il nous faut quelques mètres pour commencer à en parler.

Paris, ligne 3 direction Gallieni, vendredi 22 avril vers 19h30.
« Excusez moi de vous déranger... »
Il doit avoir 25 ans,  un jean, un t-shirt, des baskets quelconques mais propres et un sac à dos. Il a l’air vraiment fatigué.
Je veux dire qu’il n’a pas juste des cernes et les épaules basses, non, il a aussi le regard fatigué, vidé. Les mots qu’il doit répéter inlassablement de rame en rame depuis ce matin sortent avec tout la violence du désespoir, mais sans rage.
Il raconte son histoire et sa quête d’une chambre pour la nuit en essayant de capter l’attention de l’assistance en regardant partout, mais plus géné encore que les passagers, il veille à croiser le vide plutôt que leurs regards.
Je suis assis côté fenêtre, mes écouteurs vissés sur les oreilles et plongé dans un journal, j’ai donc un alibi valable pour faire en sorte de ne pas l’avoir vu ni entendu quand il arrivera à ma hauteur.
Il traverse  la rame, j’ai une pièce au fond de la poche de mon jean. Le temps que je la sorte, il a déjà dépassé ma rangée de sièges. Le temps que j’hésite à me lever et le héler, il est à l’autre bout, attendant l’arrêt et son nouveau cycle.
Je garde ma pièce dans la main jusqu’à la fin du trajet, on ne sait jamais.

Paris, au centre du Marais, samedi 23 avril vers 4h30.
« Excusez moi de vous déranger... »
Ils sont quelques garçons et 2 ou trois filles à squatter un banc dans ce coin un peu fréquenté à l’heure où l’on rentre chez soi ou qu’on sort de boite de nuit. L’un d’eux interpelle chaque passant avec cette accroche polie.
Si ce sont des garçons il demande des cigarettes, si ce sont des filles il leur dit qu’elles sont charmantes. Ces camarades commentent derrière en faisant tourner une bouteille de coca contenant sans doute une bonne dose de whisky.
Je les regarde une ou 2 minutes par la fenêtre en allant me chercher un verre d’eau puis retourne me coucher.
Vers 5h30, ils braillent un peu plus fort et finissent par me réveiller. Le taxeur / dragueur est torse nu, il a l’air remonté, il insulte les filles du groupe et les quelques derniers couche-tard de passage. Ses potes se marrent, je me recouche.
Ils vont rester là  encore une heure, à se chamailler et essayer de calmer le nerveux qui a l’air de vouloir en découdre avec n’importe qui.
J’habite dans un immeuble de vieux, je me demande si l’un deux a appelé la police et si cette dernière daignerait se déplacer si c’était le cas. Je finis par me rendormir.

C’est drôle, ces dernières semaines, bien confortablement installé derrière mon ordinateur, j’ai lu plein de trucs sur la laïcité, le pouvoir d’achat et la mixité sociale.
Là, en même pas une journée, dans la vraie vie, j’ai eu 20 fois plus de matière à réflexion sur ces sujets.
Vous ne m’avez pas dérangé, je vous en prie.

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Prospectivite ?

Parce que je suis un grand bavard tout seul dans ma tête, et qu'à la fin, j'en ai assez de me demander pourquoi.